Les sciences sont-elles « genrées » ?

Publié par Morgane Petit, le 12 avril 2018   45

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Une culture scientifique à domination masculine…

 

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Des victoires récentes, un combat incessant

Le 8 Mars, c'était la Journée Internationale des Droits des Femmes. Une bonne occasion pour débroussailler un peu le thème du genre dans les sciences (ce n’est absolument pas une étude qui se veut exhaustive !).  

Pour commencer, quelques rappels de dates historiques françaises sur les droits des femmes en sciences et dans le milieu professionnel :

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Ce ne sont que quelques dates clés illustrant les combats menés pour la recherche d’une égalité entre les hommes et les femmes, au niveau professionnel et, en particulier, dans les sciences.

Mais il y a encore beaucoup de chemin à faire et de combats à mener ! Car oui, la science  est toujours « genrée » et inégalitaire…

Des différences très prégnantes dans la société

L’influence du genre sur les pratiques culturelles (et donc sur la science, bien qu’en construction, on parle quand même de « culture scientifique ») est quelque chose de terriblement ancré dans la société. Un phénomène dont on n’a parfois même pas conscience, qui s’appuie sur des dispositifs de socialisation souvent inconnus et qui diffusent de manière insidieuse dans la société.

L’influence du genre est liée à des processus sociaux

Les proches, la famille, l’école, mais aussi les médias (revues, télévision) et encore plus les publicités… tant d’instrument qui « sexent » les pratiques culturelles. Franchement, qui n’a jamais remarqué dans les catalogues de jouets (qui pullulent au moment de Noël), que les pages à destination des filles sont roses avec majoritairement des accessoires pour jouer à la poupée, à la dinette… (bref pour préparer la bonne « ménagère »), tandis que celles des garçons sont bleues avec des Playmobils® chevaliers ou cow-boy, des consoles ou des voitures télécommandées. Bref, la panoplie du « vrai » mec ! Un bel exemple d’orientation en fonction du sexe ; les filles doivent jouer à la poupée puisque ce sont elles qui portent les enfants…

Les pratiques culturelles sont particulièrement impactées par le milieu familial : les enfants sont souvent orientés en fonction des goûts et des pratiques des familles dans lesquelles les enfants grandissent. Et on va souvent guider les enfants vers des activités socialement définies comme féminines ou masculines, ce qui  va conduire au « sexage » des pratiques. Par exemple, la danse classique est une pratique socialement définie comme esthétique, élégante et gracieuse et donc considérée comme féminine (alors qu’historiquement, il s’agissait plutôt d’une pratique masculine).

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Image d’ici.

Des différences parfaitement acceptées, voire ignorées

Ces dispositifs de socialisation sont parfaitement insidieux, car invisibles. Les impacts n’apparaissent pas clairement. Les dispositifs sont souvent cachés par un discours promouvant les choix individuels, les goûts subjectifs et les orientations professionnelles. Pour beaucoup, leurs choix semblent avoir été faits en totale liberté. Or, si on creuse un peu, on remarque que pour la majorité des personnes interrogées (une étude réalisée sur plusieurs dizaines de jeunes de 20 ans), il y a des « trucs de filles » et des « trucs de garçons ». Eh oui ! Car, bien sûr, les filles et les garçons n’aiment pas les mêmes choses, et cela, c’est dû à des différences biologiques ! Il y a des gènes qui prédisposeraient les sexes vers certaines pratiques et pas d’autres… (si,si, on est bien au XXIè siècle, ce sont bien des jeunes d’aujourd’hui, pas du Moyen-Âge, qui parlent). Donc, au final, franchement, pourquoi les femmes se plaignent ? En fait, leurs gènes les prédisposent tout simplement à faire la vaisselle, rien de choquant… les hommes, eux, savent génétiquement réparer les machines à laver. Le monde est sauvé !

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Bref… cette « légende » de la « différence biologique » est aussi un moyen de réconcilier, pour ces jeunes, l’aspect paradoxal d’une société qui, apparemment, a le choix, mais qui présente quand même des différences.


Une société « genrée » qui impacte la culture scientifique

La culture scientifique, comme je l’ai évoquée plus haut, n’est pas exempt de l’influence du genre. En effet, il y a très peu de femmes valorisées dans les sciences, au contraire des hommes. Ceci a un impact sur la construction d’une culture scientifique chez les jeunes filles qui pensent que les sciences ne sont pas faites pas elles. Au contraire, les garçons s’y repèrent et s’y intéressent plus facilement.

La culture scientifique est dominée par la masculinité

De nombreux dispositifs de médiation ont en commun une « invisibilité des femmes ». En effet, plusieurs éléments mettent surtout en avant le masculin :

  • À travers le langage employé : un champ lexical décliné au masculin (articles, adjectifs, sujets…). Prenons comme exemple une exposition sur la Gaulle. Il sera plus facilement écrit « les Gaulois utilisent tel ou tel outil », plutôt que « les Gaulois ou les Gauloises » ou, encore plus rare, « les Gauloises ». Et ceci sera aussi vrai dans les livres scolaires.
  • À travers l’image des femmes : les femmes représentées dans les expositions sont souvent dans un rôle « inférieur » : assistantes, étudiantes… tandis que le scientifique sera un homme.
  • À travers les « voix off » employées dans les expositions : des voix masculines pour les explications scientifiques, des voix féminines pour les consignes à respecter (ce qui rappelle la « maîtresse » d’école).
  • À travers la représentation des animaux mâles et femelles : pour représenter une femelle, il faut souvent ajouter un accessoire (ruban, barrette, robe…), alors que pour représenter un mâle, il n’y a pas besoin de passer par un accessoire. L’absence d’indicateurs de féminité symbolise donc la masculinité ; c’est le référentiel.

Une domination masculine tout à fait acceptée

Une enquête a été menée auprès d’adolescents (10-15 ans) interrogés en sortie d’expositions à la Cité des Sciences et au Palais de la Découverte (des enfants venus hors cadre scolaire et des enfants venus en sortie scolaire). Tous affirment que les sciences sont « aussi bien pour les filles, que pour les garçons ». Pourtant, quand on les interroge plus longuement, on s’aperçoit que finalement, filles et garçons ne sont pas si égaux que cela devant les sciences…

Les filles et les garçons ne sont pas faits pour les mêmes types de science :

  • Les garçons sont plutôt faits pour des expériences, car ils sont plus courageux.
  • Les filles sont plutôt faites pour des découvertes, car elles n’aiment pas se salir et c’est moins dangereux.

Les garçons réfléchissent plus, ils peuvent donc étudier des choses plus complexes, alors que les filles, elles-mêmes, affirment que les sciences à l’école, ce sont les mathématiques, et les maths, c’est pour les garçons ! D’ailleurs, aucune des filles interrogées n’est abonnée à une revue consacrée aux sciences, seulement les garçons. Finalement, certaines en profitent uniquement parce que les frères ou cousins y sont abonnés.

Les scientifiques sont forcément des hommes

Pour certains enfants, et de nombreuses filles notamment, il est impensable que dans un dessin animé le personnage scientifique soit une femme. « Tout le monde imagine un professeur […] en garçon et pas en fille. […] Un gars aux cheveux blancs, avec sa blouse toujours en train de faire des expériences ». Si vous leur demandez des noms de scientifiques connus, ils vont vous sortir :

  • Einstein ;
  • Pasteur ;
  • Lavoisier ;
  • Thalès ;
  • Pythagore ;
  • Léonard de Vinci…

De bons gars bien connus, mais aucune Marie Curie en vue !

Les enfants n’ont souvent pas remarqué qu’il n’y avait quasiment pas de femmes dans les expositions et si on leur demande s’ils en ont vu : « Ben, les femmes à la caisse »…. (sans commentaire). Cette absence, tout à fait naturel, est pour les enfants, là-encore, expliquée par la génétique. « C’est dans les gènes » si les femmes préfèrent s’occuper des enfants plutôt que faire des sciences…

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Image d’ici.

Que faire pour lutter contre ce sexisme banalisé ?

On l’a vu, l’absence des femmes dans la culture scientifique est devenue banale, normale et finalement parfaitement assimilée et acceptée. Pourtant, il est très important de faire bouger les choses ! Plusieurs actions ont déjà été menées pour promouvoir les femmes dans les sciences et la mixité dans certaines formations et professions techniques. Il y a notamment eu la campagne de 1992 : « C’est technique, c’est pour elle », qui n’a pourtant pas été couronnée de succès (en 1997, année où s’est terminé le programme, seules 6% de filles étaient admises au baccalauréats techniques).

Cependant au final, quand on constate qu’aujourd’hui encore, il y a un écart de près de 10% entre les salaires des hommes et des femmes, au détriment de ces dernières, il peut être difficile de voir comment lutter concrètement contre ce sexisme banal. Les institutions muséales devraient déjà avoir un rôle d’interrogation : pourquoi la science est-elle conjuguée au masculin ? Elles devraient faire attention à l’image des femmes qui est renvoyée dans les expositions, à avoir une parité entre scientifiques hommes et scientifiques femmes et être attentives au vocabulaire employé qui banalise encore plus la domination masculine. Finalement, pour commencer, les institutions devraient avoir un regard plus critique sur les expositions qu’elles proposent. Ce serait un premier pas pour que la société et, en particulier les enfants, le futur, commencent à s’interroger sur ces différences, qui, non, ne sont absolument pas naturelles, mais, au contraire, parfaitement arbitraires !

Conclusion (Que faut-il retenir ?)

Les pratiques culturelles sont, depuis très longtemps (toujours ?) sexuées, genrées. La société et le cadre familial orientent les enfants vers des activités qui sont « adaptées » à leur sexe. Les médias proposent des jouets, des émissions et des objets qui « répondent » aux besoins d’un sexe particulier. Tout cela fait que, depuis notre naissance, nous sommes orientés pour accepter qu’il existe des « trucs de filles » et des « trucs de garçons » et qu’il ne faut pas tout mélanger : ces « choix », réalisés de façon souvent consciente, sont parfaitement « naturels ».

La culture scientifique n’est pas exemptée de ces préjugés sexistes et l’homme la domine largement. Inimaginable d’avoir une scientifique femme dans des dessins animés ! Les femmes ne sont pas « génétiquement » faites pour apprécier et faire des sciences…

Des conclusions qui peuvent apparaître caricaturales, moi je le trouve assez effrayantes ! Nous avons un véritable combat à mener, nous médiatrices et médiateurs, chargé.e.s de communication scientifique et institutions muséales ! Un combat d’autant plus compliqué que l’ennemi est invisible, insidieux et bien ancré dans la société… Il est aussi très important de noter que le genre n’est pas le seul critère sociologique qui influence les pratiques culturelles : l’origine sociale, l’âge ou l’appartenance socio-professionnelle ont aussi une influence et sont en relation les uns avec les autres. Une étude « d’intersectionnalité » serait donc pertinente…

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Pour en savoir plus, vous pouvez consulter les articles sur lesquels je me suis appuyée pour la rédaction de ce post :

  • « La culture, c’est (aussi) une question de genre » de Marie Buscatto, publié dans Sylvie Octobre, Questions de genre, questions de culture Ministère de la Culture – DEPS « Questions de culture » en 2014.
  • « La culture scientifique, une culture au masculin ? » de Christine Détrez et Claire Piluso, publié dans Sylvie Octobre, Questions de genre, questions de culture Ministère de la Culture – DEPS « Questions de culture » en 2014.
  • « La mixité inachevée, garçons et filles minoritaires » de Clotilde Lemarchant, publié dans Les filières techniques, travail, genre et sociétés en 2007.

Et pour aller plus loin : une idée de lecture ! Seximsme Man contre le seximsme aux éditions Lapin ! Un partenariat entre le dessinateur Phiip et Isabelle Collet. Un régal pour les yeux et les neurones !