Novembre 2024 : au Beugnon, les acteurs de la « Red Yuma » de retour pour explorer « l’étoile d’eau » du plateau de Gâtine.

Publié par Jean-Eudes Bellanger, le 19 août 2026

Récit relayé par l'APIEEE dans ses "Nouvelles". 

Le samedi 23 novembre dernier, un petit groupe de personnes se réunissait à l’Église St Maurice du Beugnon, avec l’intention de marcher le long du circuit de randonnée des sources du Thouet.

Ces marcheurs n’étaient pas des touristes ordinaires, ou des sportifs que les premiers frimas matinaux n’effraient pas. En effet, la randonnée était organisée autour de la visite de Felipe Pedraza, Elena Nerea, et Hannier Cangrejo. Ces jeunes colombiens sont des acteurs d’un vaste projet de défense d’un des plus grands fleuves de leur pays, dont ils témoignaient en novembre 2023 lors de la table ronde « Yakusimi Runa : le peuple qui parle le langage de l’eau », organisée à Secondigné-sur-Belle. Ils sont revenus, cette fois pour visiter ce territoire de Gâtine, dont la fonction d’importance pour le cycle de l’eau de toute la région avait déjà attiré leur curiosité l’an dernier.

Jean-Eudes Bellanger, habitant de St Saturnin du Bois, une petite commune de Charente-Maritime au sud du Marais Poitevin, est à l’initiative de ces rencontres. Il nous explique : « Depuis 20 ans je participe à des projets de reconstruction communautaire en Colombie, soutenus par des autorités indigènes. L’année dernière, j’ai invité plusieurs acteurs de l’ensemble de la société civile à venir écouter le témoignage de Felipe et Elena, de ce qu’ils font autour du fleuve Magdalena. Cet événement se poursuit avec cette randonnée, on veut donner suite à ce dialogue. »

Dans la continuité de cette rencontre à Secondigné, Jean-Eudes a sollicité le soutien de l’APIEEE pour permettre que cette « conférence-randonnée » puisse avoir lieu. Randonnée, ou « marche sensible », autour des sources du Thouet, avec une intention qui s’inscrit sur le long terme : « Cette fois l’invitation est à marcher une journée pour reconnaître le territoire des sources de Gâtine et de mener un dialogue interculturel et interdisciplinaire autour de l’importance de ces lieux. L’an dernier, nous avons ensemble repéré cette zone d’une importance fondamentale pour l’équilibre écosystémique : le plateau de Gâtine, une aire d’environ 15 km de rayon au sein de laquelle prennent leur source quatre rivières et fleuves importants : la Vendée, le Thouet, la Sèvre Nantaise et l’Autize. »

En plus de ces visiteurs colombiens, Jean-Eudes a convié des chercheurs et des acteurs de la société civile : Céline Mougard, chargée de mission du Centre d’Etudes biologiques de Chizé est présente, ainsi que Philippe Gautier et Lysiane Chaigneau, représentants de l’association APIEEE. Le groupe est composé aussi d’amis et habitants, qui ont des professions qui vont du batelier naturaliste, à l’artiste peintre...

« Cet événement s’inscrit dans une démarche de long terme pour construire les conditions d’un dialogue renouvelé entre tous les acteurs des territoires où nous vivons, pour affirmer notre droit à défendre les communs, et à dépasser les clivages et les impasses dans l’urgence qui s’impose à nous. Nous voulons toucher tout le monde, les habitants, les élus, les agriculteurs, les militants, les chercheurs, pour nous réunir et marcher ensemble, afin d’établir les bases d’une cartographie participative et sensible des territoires affectés par le projet des bassines. En effet, qui de tous ceux-là peut nier l'importance de la protection de la qualité et de la quantité d'eau, pour les humains et les non-humains, pour la préservation de nos milieux de marais et de plaine, pour la fertilité des sols, etc ? C’est avec ceci en partage que nous souhaitons nous mobiliser en tant qu’habitants de ce bassin versant de la Sèvre autour des notions de bien commun et de « bien vivre », dans une perspective globale et positive. »

Elena, qui est anthropologue, ajoute : « Pour prendre soin de l’eau, nous pensons qu’il est important d’élargir nos outils, et ce dans une optique également décoloniale, pour la compréhension intégrale des cycles de l’eau. »

Les marcheurs s’engagent dans la petite ruelle du cimetière, direction les sources du Thouet puis le bois de la Boucherie. Leur route sera l’occasion, tout au long de cette journée, de poursuivre les prémisses d’un dialogue interculturel où les connaissances ancestrales des peuples indigènes alimentent une réflexion pour la transformation de nos représentations et de nos perspectives dans l’idée de « protéger », et « prendre soin » des territoires où nous vivons.

Aux sources du Thouet, Felipe raconte : « le fleuve Magdalena prend sa source dans un territoire exceptionnel, que les anciens appellent une « étoile d’eau ». Dans un périmètre de 10 km de rayon, ce sont des centaines de lagunes qui donnent naissance à quatre des plus grands fleuves de Colombie, qui partent dans des directions différentes. L’année dernière on est venu ici, parce qu’avec Jean-Eudes on a repéré qu’ici, quatre rivières prenaient leur source, dans des conditions un peu similaires. »

Philippe Gautier, spécialiste de la renaturation des cours d’eau, interpelle : « Que pensez-vous de ce qu’il y a d’écrit sur ce panneau touristique ? « Bienvenue dans «le château d’eau des Deux Sèvres ». C’est choquant ! Parce que c’est très mal formulé. Ici il n’y a pas de réserve d’eau, ce sont des sols où l’eau ne peut pas s’infiltrer, il n’y a pas de réserve souterraine, l’eau est captée en surface, ce sont des milieux humides très fragiles, dont dépend la santé de tous les cours d’eau... Cette façon de dire les choses incite le public à croire que l’on peut prélever sans souci, c’est une erreur, ça ne dit pas l’importance des ces zones humides.»

Nos visiteurs sont frappés par la similitude des enjeux avec ceux des territoires qu’en Colombie on appelle « paramos », qui sont de vastes écosystèmes humides d’altitude dans les Andes, essentiels pour le cycle de l’eau, au niveau planétaire.

Quelques heures plus tard, de retour à l’Église, le petit groupe croise la route de Jean-Marc Babout, porteur du projet de la ferme du logis de la Bonnière, une exploitation expérimentale en biodynamie et agriculture régénératrice au Beugnon. Ni une ni deux ! les randonneurs achèveront leur route autour d’un bon repas et auprès du poêle dans la salle de formation de la ferme de Jean-Marc et Marie-Hélène. C’est là qu’ils poursuivront leurs échanges dans une forme un peu originale…: « Le mambeadero est une manière un peu différente de faire circuler la parole. C’est un cercle de conversation qui est destiné à partager des histoires, ou des informations, qui sont en elles-mêmes des moyens pour organiser le territoire et la société. C’est une façon traditionnelle de dialoguer. C’est aussi cela que nous voulons faire connaître, expérimenter ».

La troupe se disperse aux alentours de 20h30, au terme de ce mambeadero, point d’orgue de cette rencontre interculturelle destinée à se poursuivre dans la durée. Jean-Eudes précise : « Nous sommes en train d’imaginer un projet, un cycle de randonnée et de conférences sur le territoire, dans une dynamique à la fois de recherche, d’éducation populaire et d’action culturelle sur tous ces sujets, de l’eau, du territoire, du prendre soin, de la décolonialité, etc. » 

Une petite équipe de pionniers, semble-t-il, que ces marcheurs discrets, qui cherchent à parler « le langage de l’eau. »…